ÉDITORIAL. Kinésithérapie : quand la baisse des remboursements devient un faux progrès

ÉDITORIAL. Kinésithérapie : quand la baisse des remboursements devient un faux progrès

Voilà une réforme qui se présente comme un simple coup de rabot. Réduire les remboursements des séances de kiné, encadrer leur nombre, limiter la dépense. Derrière cette promesse d’économie se cache un vrai faux progrès. Les patients, eux, regardent cette épée de Damoclès avec angoisse.

La kinésithérapie dans le viseur de l’Assurance maladie

La facture est lourde. Les dépenses de kinésithérapie ont atteint 7,1 milliards d’euros en 2025, en hausse d’environ 4 % par an depuis dix ans. Face à cette progression, l’Assurance maladie prépare une refonte complète du financement. Le rapport « Charges et Produits » pour 2027, un document de 337 pages, passe au peigne fin chaque poste de dépenses.

Les propositions sont claires : mieux rémunérer la prise en charge des patients complexes, développer les forfaits, favoriser l’accès direct chez le kiné. Mais en contrepartie, l’Assurance maladie veut encadrer davantage le nombre de séances remboursées. Des plafonds ? Une dégressivité ? Les référentiels de la Haute Autorité de Santé serviraient de base.

Des séances remboursées moins nombreuses ?

Ce durcissement potentiel inquiète. Les syndicats de patients et les professionnels de santé y voient un risque pour les malades chroniques, les personnes dépendantes et celles qui ont besoin de longues rééducations. La CFDT l’a déjà fait savoir : plafonner les séances, c’est pénaliser les plus fragiles.

Le paradoxe est saisissant. Les effectifs de kinés libéraux ont augmenté de 37 % depuis 2015. Pourtant, leurs revenus moyens ont quasiment stagné. Et l’offre reste très mal répartie. Certains départements sont des déserts médicaux, d’autres saturés. Dans le même temps, le nombre moyen de séances par patient ne cesse d’augmenter, avec de fortes variations d’un territoire à l’autre.

Les patients face à un risque de faux progrès

Prenons un exemple concret. Martine, 72 ans, vit dans le Gers. Après une chute, elle a besoin de deux séances de kiné par semaine pour retrouver l’usage de son épaule. Si le nombre de séances remboursées est plafonné, que se passera-t-il ? Elle devra soit payer de sa poche, soit arrêter sa rééducation prématurément. Dans les deux cas, c’est elle qui trinque.

Les professionnels alertent sur cette situation. L’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes a fait réaliser une étude en juin dernier. Verdict : 47 % des patients n’accèdent pas à la kinésithérapie alors qu’elle serait indiquée, notamment chez les seniors. L’absence de prise en charge a un coût humain et financier.

Voici ce qui pourrait changer pour les patients :

  • 📉 Baisse des remboursements pour certaines séances au-delà d’un plafond
  • ⏳ Des délais d’attente plus longs pour les soins à domicile
  • 🚫 Un accès réduit pour les malades chroniques et les personnes âgées
  • 💶 Des reste-à-charge plus élevés pour les patients les plus fragiles
  • 🏥 Une aggravation des inégalités territoriales d’accès aux soins

La question mérite d’être posée : faire des économies sur la kinésithérapie, est-ce vraiment un progrès ? Pour les patients, la réponse est non. Pour l’Assurance maladie, c’est une piste parmi d’autres pour équilibrer les comptes. Mais à quel prix ?

La facture cachée d’une économie mal calculée

Car il y a un autre coût, moins visible. Selon l’étude de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes, une prise en charge plus précoce permettrait de réaliser 14 milliards d’euros d’économies sur le système de santé, dont 6,5 milliards pour l’Assurance maladie. L’absence de soins, elle, entraîne des complications, des hospitalisations, des pertes d’autonomie. Autant de dépenses qui explosent bien plus vite que le prix d’une séance de kiné.

14 milliards d’euros de gains potentiels

Ces chiffres méritent qu’on s’y attarde. Une intervention précoce évite l’aggravation des pathologies. Un patient bien rééduqué retourne plus vite à son travail. Un senior maintenu en bonne forme reste autonome plus longtemps. La kinésithérapie n’est pas une dépense, c’est un investissement. Mais dans un débat budgétaire où l’on cherche des économies immédiates, cette évidence est souvent balayée.

Le cas des kinés résume le dilemme qui va traverser bien d’autres lignes du budget 2027. Économiser tout de suite, ou accepter de dépenser aujourd’hui pour éviter de payer davantage demain ?

Le dilemme du budget 2027

Le contexte est tendu. La France accuse un déficit de 106,8 milliards d’euros au premier semestre 2026, et une dette publique de plus de 3 500 milliards. Le gouvernement cherche des économies partout. La kinésithérapie est une cible facile. Mais les décisions prises dans la précipitation risquent de se retourner contre les patients.

Le Premier ministre Sébastien Lecornu a tenté d’éteindre l’incendie. Sur X, il a dénoncé les rumeurs : « Suppression des APL pour les étudiants, gel du RSA, remise en cause du crédit d’impôt pour les services à la personne… Tout cela est faux ! » Il a rappelé que le budget 2027 est encore en préparation, et que les décisions seront annoncées en transparence. Mais la machine à hypothèses est lancée. Et l’inquiétude, elle, ne retombe pas.

Dans une France qui va profondément vieillir, le débat budgétaire ne peut pas être seulement comptable. Certaines économies réalisées aujourd’hui risquent de fabriquer les dépenses de demain. La kinésithérapie, la vraie, celle qui soigne et qui prévient, mérite mieux qu’un simple coup de rabot. Le faux progrès, c’est de croire qu’on peut réduire les soins sans casser la santé.

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